Les “métis” du lycée Julie Daubié

Il n’y a pas de miracle, il est très probable que l’algorithme applique un “coefficient réducteur” aux notes des banlieues pauvres, ce qui contient sans doute une part d’objectivité, car on ne note pas avec la même sévérité ici qu’en deçà du périphérique. Un algorithme concocté à Paris ne pouvait ouvrir le système, et bousculer une hiérarchie présente dans tous les esprits. Par contre, comment réaliser la comparaison de notes obtenues dans des lycées dont le niveau est inégal, et que révèle les pondérations secrètes appliquées à ces mêmes lycées, qui les a établies, comment ?

Cela doit être d’autant plus frustrant que les élèves de Julie Daubié, lycée situé à Argenteuil, ne viennent pas d’Argenteuil, mais d’une ville limitrophe comportant plus de classes moyennes, dont le niveau social n’est pas celui d’Argenteuil. Ils se voient ainsi confondus par l’algorithme avec les élèves d’une ville de banlieue pauvre, dont ils ne proviennent pas. Ils manifestent, au contraire des autres lycéens d’Argenteuil, manifestement résignés à leur sort.

Julie Daubié est un lycée dans une situation paradoxale, en réunion d’école, tous les parents recherchent l’option rare qui va leur permettre de contourner la carte scolaire, et d’accéder à ce lycée, et parcoursup vient de ruiner tous les espoirs de “distinction”. Leur situation sociale “métisse” est ramenée à leur plus mauvaise composante, l’adresse, indépendamment de ces efforts d’élévation sociale par rapport à l’environnement.

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Statistiques scolaires

L’affichage des taux de mention au bac dévoile ce que le taux de réussite, proche de 100% aujourd’hui, ne montrait plus, et tout au contraire jetait une sorte de manteau d’illusion sur la réalité. L’écart entre établissements est énorme, ainsi les meilleurs établissements du département, privés ou publiques dans des quartiers aisés, affichent un taux de mention de 90%, tandis qu’Argenteuil est en queue de peloton, avec quelque 15% de mentions. Le meilleur établissement, situé sur notre territoire fait illusion, justement parce qu’il accueille des enfants d’une commune voisine plus aisée. D’une certaine manière, on peut passer le même bac national, mais d’un établissement à l’autre, on ne joue pas dans la même division.

Le projet Héloïse

Je lis des tracts dénonçant le projet Héloïse, demandant que l’on maintienne la salle Jean Vilar, alors que cette salle est déjà largement obsolète, et que le statu quo n’est plus possible.

Je comprends le projet, il est le seul moyen “d’investir” pour une mairie qui n’a plus les finances suffisantes pour financer elle-même les vastes projets nécessaires pour la ville. Ainsi, des mouvements éclatent parce que l’on ne peut plus créer les classes nécessaires à l’éducation des enfants issus du dynamisme démographique, on imagine ainsi mal comment l’on pourrait se lancer dans d’autres projets sur les fonds propres d’une ville où le nombre de ceux qui paient des impôts est trop faible, parce que les recettes sont insuffisantes pour couvrir les dépenses d’une ville de 100 000 habitants.

Un financement privé et extérieur est ainsi le seul refuge, on peut le déplorer, mais il faut tenir compte des réalités, et tenter d’avancer, croire en hiver à son printemps.

Le mauvais niveau scolaire de la région parisienne

carte scolaire09052015 Spontanément, j’aurais répondu que le niveau scolaire en Ile-de-France était meilleur qu’ailleurs, à écouter ce que la première région de France dit d’elle-même.Pourtant, lorsque j’ai consulté la performance des lycées affichée par les hebdomadaires, je me suis rendu compte que le meilleur lycée d’Argenteuil était à peine au niveau du plus mauvais lycée stéphanois, ou de la Loire, et que ce dernier département était largement battu par la Haute-loire, département rural et catholique, présenté quasiment comme un archaïsme.

J’ai aussi vu paraitre des études montrant que le niveau scolaire stéphanois était au-dessus du niveau de Paris intra muros. Tous ces paradoxes ne semblent avoir été notés par quiconque, et de toute façon, l’image de la région parisienne n’a pas été modifiée par ces études, bien que l’on doive constater que ses “grands hommes”, et une grande partie des travailleurs intellectuels viennent d’ailleurs. Ouvrant le livre de Todd, je tombe sur cette carte de France de l’échec scolaire, d’où les enfants émigrés récents ont été retirés pour ne pas trop biaiser les résultats, et c’est un choc : la Loire et la Haute-loire sont dans le haut du panier, et la région parisienne se situe au fin fond de l’enfer scolaire. Todd attribue ces différences au vieux fond catholique (qu’il qualifie du doux nom de “catholique zombie”, c’est à dire que la religion n’est plus pratiquée, mais son fonds culturel demeure), qui préserve la famille, les solidarités, et permet ainsi une plus grande réussite scolaire.

La thèse de Todd, c’est qu’ont manifesté uniquement les classes moyennes et supérieures, et plutôt les régions d’origine catholique, dans une sorte de consensus excluant les autres groupes. Il essaie d’expliquer un phénomène qui m’a un peu stupéfait : à Saint-Etienne, 60 000 personnes ont manifesté, à Argenteuil une centaine environ. En région stéphanoise, les commerçants arboraient le badge “je suis Charlie”, il aurait été incongru et impensable que quelqu’un l’affiche ici, en banlieue.

Allons nous passer de Goethe à Jamel Debbouze ?

La réforme scolaire semble avoir pour objectif de casser ce qui fonctionne, et de supprimer des enseignements qui constituaient une ouverture culturelle. Ainsi, on va voir disparaitre les sections européennes, et les classes bilangues, pour y substituer Djaml Debbouze, comme modèle pour notre enseignement.

Cette “réforme” va toucher durement notre ville, où ces classes bilangues permettaient de conserver encore certains élèves, qui auraient, sinon, fui vers le privé catholique. Si l’ambition de notre ministre est de faire passer notre bonne ville de l’enseignement de Goethe, à celui de Djamel Debbouze, clown sympathique au demeurant, n’est-ce pas une image inquiétante de la banlieue pauvre qui sous-tend cette réforme, à chacun ses moyens et son savoir ?

Comment vont vivre cette réforme des enseignants qui ont consenti autant d’efforts, pour développer des échanges avec l’Allemagne, pour diffuser la culture allemande auprès de leurs élèves, de leurs parents ?

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Faut-il pleurer, faut-il en rire ?

Bourdieu avait dénoncé les biais dans la réussite scolaire, et cette mascarade de l’attribution au don, de ce qui relevait du social. Cette situation a encore empiré depuis le temps de l’écriture des héritiers, puisque si, le bac est plus répandu, les enfants suivent des scolarités de plus en plus séparées, les uns dans le public, les autres dans le privé, un enseignement supérieur de plus en plus coûteux pour les parents, avec la multiplication d’écoles de commerce au prix prohibitif, comme si la réponse de l’école s’ajustait aux moyens disponibles, et comme si au tri déjà culturel se voyait ajouté encore un niveau financier.

Pour une fois que l’on avait un exemple de recherche “d’élitisme républicain”, d’accès à la culture démocratisé, ce qui nous restera alors que notre système économique nous décevra davantage de jour en jour, avons-nous vraiment besoin que l’on enseigne les paillettes des medias, qui déjà, ne font plus que renvoyer à elles-mêmes. Il faut aussi se rendre que, plus on est pauvre, et plus la culture se résume à TF1, fallait-il encore augmenter l’exposition de notre temps de cerveau disponible à la propagande de notre temps ?

djamel05052015